Vuelta al Aneto 3404m

L’aventure débute par une belle soirée de fin août 2017, à l’occasion de la fête des trente ans de Pauline et Marion. Audrey offre aux jumelles les services d’un guide de haute montagne afin de les aider à gravir un des sommets mythiques des Pyrénées : El Señor Aneto, Nethou pour les intimes. Pauline se tourne vers moi  : « Ça te dit ? » ¡Si, claro! Audrey a déjà pris contact avec le guide luchonnais. Il lui a conseillé de monter en début de saison, lorsque le glacier se récupère encore bas, afin d’éviter la succession rocheuse d’éboulis, pénible à grimper. Il faut donc attendre la fin du printemps de l’année suivante. Au regard de mon planning de travail, j’ai relativement peu de chances de pouvoir les suivre. Par je ne sais quel miracle, les filles fixent la date sur un weekend de repos. Manque plus qu’à libérer le vendredi afin de rejoindre le guide au refuge de la Renclusa dans l’après-midi. Ma cadre, impériale, m’octroie la journée. A quelques jours du départ, je parviens même à débaucher le jeudi à 14h. Après sept mois d’une météo exécrable et d’un enneigement exceptionnel, le soleil fait son come-back ardent toute la semaine de l’équinoxe d’été. Une chance inouïe ! Les astres sont littéralement bien alignés. Mais ma toute petite expérience de la haute montagne et mon vertige conditionnent assez péjorativement ma réussite. En effet, la traversée du Pas de Mahomet, avec ses quelques pas d’escalade côtés II, me paraît alors irréalisable. Lorsque j’annonce à mon paternel que nous allons à l’Aneto, il m’apprend que sa tante l’a également gravi il y a quelques décennies. Son piolet est exposé en évidence dans le garage. Vu le poids de la bèche, je ne la prendrai pas fin juin ! Je ne connaissais pas cette facette d’Yvonne, et suis encore plus admirative de cette femme née dans les « late 20’s », ingénieure chimiste, engagée politiquement, baroudeuse, indépendante, infiniment plus sociable que moi, et maintenant pyrénéiste ! Grande classe. Ma motivation est d’autant plus forte de devenir la deuxième femme de la famille à conquérir-+ le plus haut sommet des Pyrénées.

Entre les entraînements et les courses, la date fatidique arrive assez rapidement. Marion ne peut pas se joindre à nous, ayant d’autres (pré)occupations l’obligeant à rester en plaine. Après quelques messages et appels dans la semaine pour nous accorder, Audrey, Pauline et moi partons direction le parking de la Besurta le vendredi 22 juin. Premier arrêt supermercat/café/bocadillos/clopes à Vielha. Il fait déjà chaud à 10h en terrasse. Vraiment, nous revivons ! Nous accédons à Benasque en fin de matinée. Nous nous garons plus bas que prévu, la voie étant barrée… par un lac que l’on espère éphémère, rempli d’eau pluviale et de neige fondue !

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Des voitures sont même piégées plus haut, au parking initial. Un monsieur espagnol nous dit que c’est la première fois en cinquante ans qu’il en voit un se former ici. Nous contournons le « nuevo lago » et montons par le chemin dallé, que nous surnommons la « autopista », car elle peut s’emprunter en ballerines. Après 1h20 de marche tranquille, nous atteignons le refuge de la Renclusa, à 2140m.

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Photo Pauline

Nous nous signalons à l’accueil à de jeunes espagnols, plutôt sympathiques. Ils nous ont attribué la meilleure chambre, en nous expliquant que Julien, notre guide, avec six ascensions prévues dans la semaine, est en train d’exploser le record. Ils l’ont surnommé « la quina ». Nous nous posons « en terrasse », sur des rochers, avec les chats du refuge (!), pour siroter une bière en le guettant. Il doit être en train de descendre du pic avec ses clients du jour. Une heure plus tard, nous apercevons le pompon rouge. Après de brèves présentations, il nous montre et ajuste le matériel, puis file à la sieste. Nous rassemblons nos affaires pour le lendemain. Une odeur pestilentielle, de vieux vomi,  s’échappe du sac de Pauline et embaume la pièce… qui a oublié de nettoyer sa poche à eau depuis… Annecy…!!! Vite du Micropur ! La fragrance a contaminé certains de ses vêtements, qu’elle nettoiera au mieux. Ça va être sympa d’être encordée à elle !! Nous buvons un coup ou deux de Pata Negra en attendant l’heure de la soupe. Le refuge s’est bien rempli. Il est complet en ce premier weekend d’été. Nous sommes les seuls Français. Le volume sonore dans le réfectoire est digne d’un concert de rock. Difficile de régler son sonotone… La communication à table est rendue difficile, et Julien doit quand même être un peu fatigué. Nous montons au dortoir assez tôt. Il y a deux lits superposés, mais ceux du haut n’ont pas de barrière. Nous nous figurons la scène : « Bah non, je n’ai pas pu monter, fracture de l’acromion. Non non, pas le Pas de Mahomet, je suis tombée du lit… » Finalement Julien dormira au-dessus. Les Espagnols font un boucan d’enfer jusqu’à minuit, et à partir de 3h30 du matin. Il y en a même deux qui rentreront dans notre chambre frontale allumée, sans s’excuser bien entendu. Bref, la nuit est hâchée menue, mais je ne ressens pas trop la fatigue au lever à 4h45. Le volume sonore est à peine amoindri à 5h pour le petit-déjeuner. Ça réveille. J’ai très mal organisé mon sac la veille, je ne retrouve rien. Je fais attendre la petite troupe cinq minutes. J’enfile ma frontale à l’envers sur mon front et retire ma polaire car finalement il fait chaud, et à 5h35 : ¡Vamos! Nous faisons partie des quinze, vingt premiers à monter. Et pour monter, ça monte droit dans la pente d’entrée de jeu ! Julien imprime un rythme très régulier, « poc a poc ». Nous rangeons rapidement nos frontales, mais un équipement en remplace un autre. Nous chaussons nos crampons vers 2400-2500m d’altitude. Nous assistons à un superbe lever de soleil sur la frontière.

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La France est sous une mer de nuages cotonneuse. C’est beau, c’est pur, c’est ce que nous sommes venues chercher.

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Photo Pauline

Julien nous lance : « On est mieux là qu’au boulot hein ? » Oui enfin C’EST ton boulot ! Il nous explique les astuces pour faciliter l’ascension. Nous marchons en crabe dans les pentes raides, nous pratiquons des mini-conversions dans les virages, un peu comme en ski de rando. Derrière Pauline, j’apprécie ses pas de danse. Je glisse vers l’arrière quelques fois lorsque je ne griffe pas suffisamment la neige légèrement glacée. A ma grande surprise, nous rattrapons deux groupes. Nous marquons une pause au col du Portillon supérieur. La Maladeta joue à cache-cache entre les rochers.

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Nous traversons le col, le piolet dans une main, un bâton dans l’autre. Petits pas de désescalade qui demandent un peu d’adresse quand on mesure seulement 1m63 ! Nous progressons sur le glacier. La neige ramollit d’heure en heure. Nous dépassons trois Français déjà encordés. Nous faisons une autre pause avant d’attaquer le dernier rampaillon avant le sommet. Nous regardons la procession de randonneurs sur le glacier derrière nous. Bien contentes d’être parties plus tôt. Et encore, la saison ne fait que débuter ! « Une procession vers une croix sans messe ! » Je resserre mes crampons, ma chaussure droite a tendance à vouloir passer au travers. Bien m’en a pris, ensuite ça « puge » sévère ! Je m’accroche à tout ce que je peux accrocher : je suis contente d’avoir mes bâtons ! Je garde le buste bien incliné en avant : un instant d’inattention, de déséquilibre et c’est le rouler-bouler dans la pente. Je suis moins sereine. Des skieurs nous doublent, et quelques insomniaques amorcent déjà la redescente. J’aperçois les premiers rochers du Pas, puis le haut de la croix. « On y est Popo ! Commence la préparation psychologique ! » « Julien, elle est à quelle heure la séance de sophrologie ? »

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Il y a quelques personnes devant nous. Julien nous demande de laisser les sacs sur le petit promontoire jouxtant le pont. Il nous encorde : lui en premier, Audrey en deuxième position, ensuite Pauline et moi fermant la marche. « Allez on y va ! » Il n’a visiblement pas envie que le prochain groupe nous double. En pleine saison, il faut parfois attendre une heure avant de passer ! Il nous brusque un peu mais ça a le mérite de casser nos ruminations. Je pense illico à Annecy et chambre Pauline : « Allez Tiffany, arrête de réfléchir ! » Je ne fais pas la fière non plus mais je prends sur moi. Je souffle un bon coup. Pauline est bien plus paniquée. Elle n’ose pas regarder ce qui se passe autour, pas même le panorama à 360° qui s’offre à nous. « Je ne sais pas si j’ai envie de pleurer, de vomir ou de dégueuler… » Julien lui rétorque que vomir et dégueuler, c’est la même chose. Un pragmatisme tout pyrénéen. Si j’avais été plus détendue, j’aurais ri de bon cœur. Il y a un moment de latence, des grimpeurs n’osant pas se croiser sur le pont. Julien s’agace un peu : « Mais si, ça passe, on ne va pas y passer la nuit ! » C’est notre tour. Nous commençons en fait par le plus compliqué : un rocher à franchir à califourchon (je mesure toujours 1m63…) et un autre à enlacer langoureusement pour trouver à tâton la prise de l’autre côté. Dernière, je n’entends pas les conseils de Julien, comme s’il était très loin. Ou alors il nous laisse faire à notre guise. Peut-être suis-je trop concentrée, voire auto-centrée ? C’est finalement Audrey qui nous guide le mieux. Elle garde un calme olympien. Nos pas d’escalade sont peu académiques ! J’ose regarder le vide de chaque côté. Je ne suis pas tétanisée, mais j’ai à un moment donné la tête qui tourne. Je me sens obligée de m’arrêter. Je respire le plus amplement possible, je m’auto-prodigue les mêmes conseils que je donne habituellement à mes patients. Nous avançons, lentement, mais nous avançons. Heureusement, les alpinistes espagnols autour sont bienveillants et nous montrent les prises. Il faut parfois beaucoup de souplesse pour nous extirper de la voie dans laquelle nous nous sommes engagées ! Puis, le sommet et sa stabilité. Je flatte la croix tant espérée. Le spectacle alentour est exceptionnel : vue dégagée des Pyrénées Atlantique au fin fond de l’Ariège. Julien nous indique les pics remarquables.

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Pauline n’en profite pas : elle n’est pas au mieux, ramassée sur elle-même, la tête dans ses bras.

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Photo Audrey

Elle trouve tout de même la force de se relever et de sourire pour la photo souvenir : grosse perf’ !

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Les yeux d’Audrey s’embuent. Nous ne nous éternisons pas : il y a du monde qui se bouscule au Portillon, si j’ose dire ! Second round, nous retournons à la case départ. Un peu du même acabit, sauf que cette fois j’ouvre le bal sur quelques mètres. Julien me rejoint et repasse devant. Pauline prend de l’avance sur moi et tend la corde. STOOOOPPP !!! Du mou please !!! Je me cogne la tête sur un rocher : caillou contre caillou, qui va gagner ? J’aurai une belle bosse le lendemain. « No estoy muy bien, là ! » « Tranquila ! » me répond un Espagnol.

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Le sens inverse se fait un peu plus aisément. Enfin, question de ressenti parce que nous prenons tout de même plus de temps que les autres pour traverser. Ça pousse derrière. Enfin, la terre ferme, la délivrance ! On l’a fait ! ¡¡¡Joderrr!!! Nous nous tapons dans les mains et nous remercions Julien. Une pause s’impose. Audrey ouvre une mignonette de mousseux espagnol pour marquer le coup. Nous en boirons deux gorgées chacun, puis elle arrosera Pauline, qui a retrouvé quelques couleurs et le sourire !

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Photo Pauline

« Put*** ! Si on m’avait dit au lycée qu’on se retrouverait des années plus tard pour grimper à l’Aneto… ! » J’ai du mal à réaliser ce qu’il vient de se passer. Je me fais la réflexion que ces franchissements « gazeux » sont un peu analogues à nos réanimations : il faut avoir tout anticipé, tout doit être à sa place, et sinon, ben il faut être réactif et savoir garder son sang froid. Je ne ressens aucune fierté, je suis seulement satisfaite d’avoir les capacités de me hisser au sommet du plus haut pic de mes Pyrénées chéries. La plénitude d’avoir la chance de me délecter de cette vue imprenable. Je suis placide, paisible, peinarde, et surtout, je me sens à ma place. Un quart d’heure de quiétude extatique, puis nous amorçons la redescente. Je me masse les malléoles, peu habituées à la tige haute des chaussures, puis serre mes lacets.

L’atmosphère s’est considérablement détendue. Nous glissons dans la neige en fonte. Les appuis sont fuyants, les genoux ploient.

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J’accroche un crampon dans le tissu de mon pantalon et chute la tête en avant, sans mal. « La neige, elle est trop molle pour moi ! » dis-je en rigolant. « Chute à l’arrière du peloton ! » crie Popo. « Ca y est, ça va mieux, elle fait la marlou… » « Va falloir arrêter de faire des trucs de fou tous les weekends ! » « Vivement le retour aux apéros-tapas sur le plancher des vaches ! » lui réponds-je. Une chienne nous fait la fête. Elle effectue des allers-retours entre nous et ses maîtres. « Elle est plus en cannes que nous… » Pauline a un regain d’énergie mêlée d’euphorie. « Julien, quand est-ce qu’il y a un endroit où je pourrai faire pipi ? » « Un peu plus bas il y a des cailloux, juste là… » « Et ici, je ne peux pas ? Parce que ça presse. » Finalement, Julien et Audrey se tournent côté pente pendant que nous nous soulageons sur le glacier. « Interdiction de faire pipi sur le baudrier ! » prévient Julien. « Aaah, c’est mon deuxième plus beau pipi après celui dans les toilettes ouvertes du Maupas !  Quelle vue ! » Nous atteignons des roches-mères affleurant sur lesquelles nous nous asseyons pour déjeuner. Pauline n’en revient toujours pas d’avoir réussi à traverser le Pas. « Hé bé, tant que ça ! » charrie Julien. « Vous ne m’avez jamais vue autant dans le rouge, je suis vraiment sortie de ma zone de confort là… » Plus que quelques dizaines de mètres avant de retirer les crampons. Soudain, un isard déboule devant nous, probablement dérangé par le chien. Image rare ici ! Nous traversons une meringue de neige, saupoudrée d’algue rouge et de sable. Nous commençons à ressentir la chaleur. Nous slalomons entre les roches, les névés et les pins, avec la vue sur le port de Vénasque.

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Le casque du Sauvegarde est déjà un peu plus déneigé depuis hier. Nous grimpons deux coups de cul puis replongeons vers le refuge. Nous trinquons à notre succès et à mon baptême en crampons/piolet/corde avec une nouvelle Estrella. Nous remercions une nouvelle fois Julien et l’encourageons pour son record d’ascensions hebdomadaires. « A cœur vaillant, rien d’impossible. » Je m’en rends compte de plus en plus souvent !

Le site Internet de Julien Laporte et sa page Facebook

P.S. : « J’ai une renéite aiguë. »

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