Marathon du Mourtis – 38k +2400m

Après un mois d’avril compliqué, avec des tensions dans tout le corps atténuées grâce aux doigts de fée de mon ostéo préféré (« Mais qu’est-ce que vous avez encore fait Laure, vous êtes en vrac ?! »), mais surtout sans plaisir, les sensations en rando-courses me paraissent un peu meilleures en mai. Il me reste à réaliser une sortie (très) longue sans trop me mettre dans le rouge, à quatre semaines de l’UTPMA.

Ce samedi matin, je me rends donc à côté de la maison, au marathon du Mourtis, une belle balade de 42km +/-3000m dans mon jardin commingeois. Je connais la trace, inchangée depuis 2017, mais je ne l’ai jamais réalisée d’une traite. Choisir ce genre d’épreuves en préparation d’une autre signifie que j’ai complètement vrillé en deux ans… et que j’ai quand même un peu progressé. Comme d’habitude ou presque, les organisateurs ont commandé le déluge la veille et le jour J pour corser leurs parcours déjà dignes des meilleurs arabicas colombiens. Arrivée à la station éponyme peu avant 7h, j’attends les copains bien au chaud dans l’habitacle de ma voiture. Il fait 2,5°C et il « neige-fondue ». J’ai toutes les peines du monde à m’extirper au-dehors. Je les rejoins tout de même en trottinant. Je ne regrette pas ma veste en Gore-Tex. « Aaaaah, on est bien là ! » lancé-je à Pauline en lui tapant sur l’épaule. Je me rends compte, à quelques minutes du départ, que je n’ai pas de puce à accrocher sur ma chaussure. Philippe, un des grands manitous du trail et du club, m’accompagne au chronométrage : pas de puce… pas de puce. Je ne suis pas là pour le chrono de toute façon. Je n’aurai qu’à les prévenir à l’arrivée… Si j’arrive ! Je présage un gros chantier.

5, 4, 3… Pauline, qui court la première moitié en relais, se rend compte qu’elle est trop couverte et jette un pull à Richie… 2, 1… 7h30 : nous nous élançons à petites foulées sur le parking. Je n’ai pas eu le courage de m’échauffer. Heureusement nous empruntons une piste forestière légèrement descendante jusqu’au col de Menté. La casse de rythme est surprenante alors que nous abordons la grimpette jusqu’à la cabane de l’Escalette. Le gros du peloton se suit en rang d’oignons. Personne ne cherche à doubler : nous savons à quelle sauce nous allons être mangés. J’attrape l’embout du tuyau de ma poche à eau contenant ma boisson d’effort… Bouché ! Impossible d’aspirer le précieux liquide. Je ne m’arrête pas pour autant. Je compte sur mes flasques, remplies d’eau plate. Ce désagrément inédit m’occupe l’esprit. Nous filons vers le chemin à flanc de montagne, que je sais piégeux lorsqu’il est humide.

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Je suis bluffée par l’accroche de mes nouvelles chaussures sur roche mouillée. Je n’ai même pas à réfléchir : je pose le pied où je le souhaite sans glisser. Un miracle ! Je bénis mes semelles alors que d’autres sont plus en délicatesse avec le terrain moussu et humide dans les bois. Je double pas mal sur ce tronçon que je connais par cœur. Je mange très ponctuellement et bois dès que la soif se fait sentir. C’est mon petit contrat du jour, prépa ultra oblige : les automatismes. Je gagne facilement le col de Caube. Les falaises, drapées de brume, se dévoilent, superbes.

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Nous montons maintenant vers le pic Saillant. Tous les bénévoles nous demandent la plus grande attention. Le chemin à flanc de colline, en dévers et argileux, est finalement très praticable avec mes super crampons. A toute petite allure, mais très régulièrement, je gravis le dernier kilomètre me séparant du sommet serti de la croix blanche. Essoufflée, je fais une pause de quelques secondes pour admirer le panorama… que j’ai connu plus large. J’en profite pour ranger mes bâtons avant le « KV inversé » (-900m sur 5km). L’amorce de la descente est périlleuse dans la boue mêlée de neige, mais ici mes chaussures ne me sont pas d’un grand secours : c’est une patinoire ! Je pose les fesses par deux fois coup sur coup dans la pelouse, sans mal. La sente se fait plus stable après quelques dizaines de mètres. Deux coureurs me laissent passer. J’ai le champ libre pendant de longues minutes, c’est très agréable de pouvoir dérouler ma foulée. Je me remémore les difficultés de fin de parcours et serre le frein à main. Je trottine le plus souplement possible. Je me sens parfaitement à l’aise. Je rejoins un couple de coureurs que je suivrai jusqu’au premier ravitaillement à Bezins au 15è kilomètre. Je décide d’enfin chercher la raison pour laquelle je ne peux pas boire à ma poche. Je l’ouvre, j’aspire et souffle à fond : rien. Je sors complètement la vessie et me rends compte que le tuyau s’est désamorcé de son pas de vis. Je le réadapte, l’eau me parvient en bouche. Ouf, sauvée ! J’aurai perdu une bonne dizaine de minutes. Après m’être réapprovisionnée, je repars dans la forêt. Mon tuyau dysfonctionne de nouveau… Les pentes se font moins abruptes. J’alterne marche et course sur la piste en faux plats me menant à Boutx, où le passage de témoin se fait pour les relayeurs, après environ 19km et +1000/-1750m. Fabien y attend Pauline. Je lui fais signe, espérant qu’il puisse m’aider à résoudre mon problème technique. Nous nous installons un peu à l’écart, nous réenclenchons le tuyau : ça marche. Malheureusement, il se désadaptera par la suite au gré de ma foulée saccadée, m’obligeant à m’arrêter plusieurs fois.

Je repars. Fin de la partie facile. Pauline vient de passer à Bezins, quatre kilomètres plus haut. Fabien me crie qu’il va tenter de me rattraper. Je n’en doute pas une seconde et lui réponds « A tout’ ! ». Un peu plus de 3h30 d’efforts. Je suis encore en forme. Je ne me souviens plus trop du profil jusqu’à Argut-Dessus. Je croyais monter franchement mais en fait le sentier est plutôt roulant, « juste » deux petites bosses pour casser les pattes. Un coureur que je croise sans arrêt s’excuse à chaque fois qu’il me devance alors que je me démène avec ma poche à eau. Il n’y a pas de mal, cela reste une course… Après avoir bu une soupette à Argut, j’emprunte la voie dallée qui permet de sortir du village par ses hauteurs.

cofJe dépasse deux jeunes hommes qui peinent, les jambes lourdes. L’un deux souffle : « Je devrais peut-être me mettre aux bâtons… » Les miennes, gambettes, répondent bien malgré le retour du crachin. J’enfile ma capuche et redonne du rythme dans le bois d’Artigue, saluée par deux dames engoncées dans des ponchos. Je commence à souhaiter davantage de courage aux bénévoles, statiques, bien plus qu’à nous qui courons. Je traverse le ruisseau où j’avais pris Pauline en photo l’année passée et file sur le sentier, juste en face. Je grimpe sans relâche, comme la pluie, qui redouble. Je suis un monsieur sur une monotrace en dévers, jusqu’à l’estive surplombant le col d’Artigascou.

C’est sur la piste y menant que Fabien me rejoint. Nous nous chambrons, c’est de bonne guerre. Nous glissons vers la tente du ravitaillement du 32è km sous une averse assez drue et fraîche alors que la sono crache « Vamos a la playa ». Nous retrouvons plusieurs têtes connues. Nous essayons de convaincre Alain de nous accompagner mais son genou le fait souffrir et il décide d’abandonner ici. Je picore ça et là. Une dame nous rassure : « Il ne reste QUE la petite boucle ! » (6km +/-500m) Nous rigolons : « Parole de bénévole ! » Bref, l’ambiance est à l’euphorie, à tel point que je m’étouffe presque de rire en montant le rampaillon de sortie de ravito, la bouche pleine de pain de mie. Je suis pressée d’avaler ma pitance car la pente s’accentue drôlement et je manque vite d’air. Une relayeuse me dépasse au niveau d’un petit balcon où nous sommes censés pouvoir admirer les 3000 luchonnais. « Aujourd’hui, c’est un peu plus uniforme… » plaisanté-je, devant la brume épaisse. « Ce n’est pas comme s’il neigeait ! » ajoute-t-elle, ironique, quelques flocons commençant à virevolter. J’assure mon allure de tracteur, déterminée et conquérante. 6h de course. Il me reste 9km et environ 850m de dénivelé à parcourir. J’en viens à espérer un finish en 8h/8h15. Pour une rando-course de cet acabit sans avoir souffert, ce serait inespéré.

Je lève les yeux et aperçois un attroupement juste au-dessus de moi, sur un étroit replat. Je sens tout de suite l’incongruité de la situation. Sûrement un blessé à terre. Je le rejoins au plus vite. La victime est en réalité en arrêt cardio-respiratoire. Ma gorge se serre. Formée, je me joins à l’équipe de secours en place pour lui donner un coup de main. Je reconnais tout de suite Laurent, croisé sur plusieurs courses, qui « masse » tout son soûl. Notre longue tentative de réanimation restera vaine. Très progressivement, nous nous détachons de « lui », nous nous écartons. Je me lève enfin, je fais quelques pas, les poings sur les hanches. Je suis sidérée. J’aimerais l’accompagner un peu plus dans ce décor de montagne qu’il devait apprécier, mais si loin de la chaleur des siens à cet instant. Mais les flocons tombent, de plus en plus lourds. Un frisson me laboure l’échine : j’ai froid. Voilà toute l’impitoyabilité de la montagne : nous n’avons pas le temps de nous consoler. L’instinct de survie refait surface : il me faut bouger. Je conseille à la petite dizaine de personnes, abasourdies, larmoyantes, de repartir, dans un sens ou dans un autre, afin d’éviter que nous tombions tous en hypothermie.

La raison eut été de revenir au col par le chemin le plus court, celui par lequel nous arrivons. Égoïste ou déboussolée, je suis le sens du tracé de la course pour terminer la boucle. J’ai besoin de me sentir vivante, et je pousse fort sur mes cuisses et mes bâtons. Je finirai pour « lui », peu importe le temps que je mettrai. La rage aux tripes et les larmes aux yeux, je double un monsieur mains dans le dos. Mais au bout de quelques minutes, dans ma tête et mon cœur, je me rends compte du caractère tristement dérisoire de la situation. Le marathon n’existe plus. Je ne fais plus la course avec quiconque, même plus avec moi-même. Les cinq kilomètres suivants n’ont aucune espèce d’importance. Je ne vois plus le paysage, littéralement d’abord, à cause de la neige abondante, mais surtout parce que mon esprit est envahi de flashes terribles et inoubliables. Je refuse de toutes mes forces cette brutalité, au point qu’elle en devient presque illusion. On se défend comme on peut. Je descends dans un talus raide, déjà pas piqué des hannetons en temps normal, scindé par un ruisseau que nous devons traverser à plusieurs reprises. Je ne prends plus de risque, je marche.

cof

Étrangement, je continuerai à doubler sur la piste forestière, imbibée, nous ramenant à Artigascou. J’aurai parcouru 38km +/-2400m, physiquement prête à en découdre avec le « last but not least » tronçon de 5km +/-500m. Mentalement, moins, ou alors en mode automatique ? Je ne le saurai pas. J’apprends que la course est arrêtée, décision ô combien légitime de la part des organisateurs.

Nous attendons les navettes de rapatriement vers la station. Je remonte mes manchettes, rajuste mes deux bandeaux afin de ne pas laisser rentrer l’air dans ma parka. Seulement, je suis trempée jusqu’aux os, et le froid ne met pas long à me saisir. Je grelotte alors, je claque des dents. J’aperçois Laurent approcher du barnum, tentant de consoler Philippe, désemparé. Un coureur propose d’aller à la rencontre du prochain van de l’organisation, qui arrive en trombe. Il reste quelques places dans le coffre. Nous sommes quatre, puis cinq, puis six à nous entasser. La chaleur du radiateur est salvatrice. L’humeur est joyeuse : une vraie colonie de vacances pour adulescents. Certains souhaitent même entonner une chanson. J’essaie de donner le change mais je nage complètement à contre-courant. Nous n’avons vraisemblablement pas vécu la même fin de course.

Dès que je reçois du réseau, je rappelle Pauline qui a cherché à me joindre plusieurs fois. Nous regagnons la station. Je me jette au-dehors. Je retrouve Pauline et Fabien à La Grange, où la gentille gérante accepte de me laisser me doucher. Nous nous réunissons ensuite au Tuc de Pan avec les Mourtissiens, en cercle auprès du feu où je passe une heure à rôtir. Mes pensées vagabondent, chahutent entre réalité bien ancrée et songe. La montagne donne autant qu’elle prend. Sans justice ni injustice. Ajoutez à cela la fatalité propre à la santé, aux cours des évènements – certains parlent de destin – il y a parfois de quoi garder un goût amer en bouche. Malgré la débauche d’énergie livrée par les organisateurs, une journée qui s’annonçait simplement rugueuse à cause des caprices météorologiques a viré au drame. Comment un moment, certes d’effort, mais aussi et surtout de partage, de plaisir voire de rire peut-il tourner à la tragédie en une heure à peine ? Je me sens triste et coupable d’avoir failli, et que doivent penser mes compagnons du jour, pompiers, dont on connaît la célèbre devise. Force est de constater qu’il ne se passe pas que des jolies choses, dans mon jardin commingeois. La chaleur des flammes et la chaleur humaine me réconfortent un peu. Mais bordel, ç’aurait dû être une si belle journée passée dans nos montagnes…

Soutien indéfectible à l’équipe d’organisateurs de mon trail de cœur. Comme vous aurez pu le constater ces derniers jours, votre manifestation est à la fois un défi et une fête, et est attendue par beaucoup d’une année sur l’autre. Rendez-vous en 2020. Nous serons là.

Immense pensée vers « toi » avec qui j’ai partagé un bout de sentier, ainsi que vers tes proches, qui m’ont paru admirables.

J’aurais souhaité rencontrer certaines personnes en d’autres circonstances. Nous nous retrouverons.

Edit : à la relecture, ce compte-rendu me paraît très auto-centré. Sachez qu’il en existe un second (ou un premier), auquel j’ai volontairement retranché certains passages. Je souhaite qu’il ne heurte personne. Si c’est le cas, me contacter, je le retirerai du site.

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